Avant que tout ne s’ouvre

AVERTISSEMENT

Il existe des livres que l’on ouvre par distraction, sans imaginer un instant qu’ils pourraient mordre. Celui-ci a déjà brûlé entre des mains qui pensaient pouvoir supporter ce qu’il contenait. Il a déjà disparu dans des flammes qu’on aurait cru soulagées de l’avaler. Enterré sous des pierres trop lourdes pour être déplacées. On dit même qu’il fût envoyé par le fond, au-delà de 10.000 mètres de profondeur, dans les eaux glaciales de l’Océan Du Délié. 

Pourtant il revient, encore, d’une manière ou d’une autre, comme si les mots qui y sont enchâssés refusaient de rester morts.

Avant d’aller plus loin, il faut comprendre qu’ici, ce que vous lisez n’est ni un roman ni une fable. C’est un moment arraché à un monde qui n’aurait jamais dû communiquer avec le vôtre, une brèche. Si ce livre est parvenu jusqu’à vous, c’est parce que quelqu’un, quelque part, a tenté l’impossible.

Nous ignorons encore si cette personne respire toujours ou si elle s’est dissoute entre les couches de ce que nous appelons l’Autre Côté. Peut-être a-t-elle été happée; peut-être gît-elle dans un lieu où les maisons poussent comme des carcasses d’os. Au moment d’écrire ces avertissements, personne ne sait si celle qui a rendu ce livre possible est encore vivante.

Mais son monde, lui, continue. C’est là que nous allons entrer.

Le monde que vous croyez connaître n’est pas le seul à exister. L’autre est proche, si proche qu’il frôle parfois vos rêves, vos vies. On le dit parallèle mais il ne l’est pas vraiment. Il n’est pas séparé par la distance, par le temps ou par la matière. Il est séparé par vos renoncements. Par tout ce que vous refusez de ressentir.

Là-bas, les émotions abandonnées prennent forme. Ce que vous étouffez devient vivant. La colère se condense en créature, la honte se tord en ombre, la peur bâtit des territoires entiers, ce que vous refusez de vivre pleinement en Océan. Ce que vous enterrez ne disparaît pas : ça migre. Ce que vous oubliez ou refusez ici se réveille là-bas.

On l’apprend aux enfants de notre monde dès leur plus jeune âge, comme une évidence. Personne ne remet en question ce principe. Les créatures sont le prix à payer pour que le monde respire. Personne n’a jamais vraiment cherché à savoir pourquoi l’autre monde, le vôtre, demeure si silencieux. Pourquoi personne n’a jamais répondu. Pourquoi aucune voix ne traverse dans l’autre sens.

Ce silence dérange peu de gens.
Mais il en a troublé une.
Nous reviendrons à elle.

Pour l’instant, imaginez un lieu où les nuits ne deviennent jamais totalement noires et où le ciel bascule vers un orange et un violet profond au crépuscule. Imaginez des rues où la lumière palpite comme un organe malade, éclairant des silhouettes dont les ombres ont parfois du retard car elles ont voulu admirer un tableau fraîchement accroché à un mur dodu. Les maisons y respirent, oui, littéralement. Le bois gonfle et se rétracte au rythme d’un souffle. Les briques s’humidifient. Certaines portes tremblent comme si elles n’aimaient pas être ouvertes, certaines craignent le froid et en font voir de toutes les couleurs à l’habitant qui ne souhaite que rentrer chez lui.


On a d’ailleurs pu souvent observer au coin de la rue des Coindres, de longues délibérations entre Madame Tasseroyant, spécialisée dans la façonnerie d’argile du lac Limni où on y trouve la plus belle terre d’argile noire de notre monde, et sa porte qui ne supportait pas le grattage pressant de son Grattebène *.

*Une boule ovale de poils sombres, légèrement luisants.
Quatre pattes ridiculement petites.
Un museau dur comme un galet, parfaitement rond.
Deux oreilles pointues en forme de losange, qui vibrent dès qu’il s’impatiente (ce qui arrive très souvent). Quand il est excité, ses poils se hérissent. Ses yeux sont noirs, brillants remplis d’une naïveté affolante.

Dans ce monde-là, personne ne s’en étonne.
On vit au milieu des anomalies comme on vit au milieu du vent.

Au cœur de l’une de ces villes, ni grande ni petite, dans une rue où les pavés se déplacent parfois d’eux-mêmes pour éviter les flaques, se tient un manoir biscornu. Ses murs penchent légèrement, ses fenêtres sont de travers et sa toiture semble vaguement contrariée depuis des décennies. Les volets grincent comme des dents. La demeure a l’air fatiguée et méfiante à la fois.

C’est là que vit celle dont ce livre porte la trace.
Celle que vous apprendrez à suivre.

Elle s’appelle Vera Blackthorn.

Vera ne ressemble à aucun héros qu’on attendrait dans un livre pareil. Elle n’a ni pouvoir particulier ni mission divine. Elle vit seule. Sa silhouette traverse le manoir comme un éclat jaune dans la pénombre ; sa robe, presque trop vive pour son environnement, remonte parfois en volutes autour de ses jambes, comme si le tissu lui-même tentait de se promener. Ses cheveux violets, longs et ondulés, glissent sur son dos jusqu’à lui chatouiller le milieu du dos. Elle porte toujours de larges lunettes noires qui reflètent parfois des choses qu’elle ne regarde pas.

Sur ses bras, ses tatouages s’animent. Ils sont des fragments d’elle-même, mouvants, sensitifs, réagissant à ses émotions. 

Le manoir, lui, ne lui offre aucun répit. La nuit, il gémit ; le matin, il se dilate. Les murs transpirent une humidité tiède, les planchers craquent comme des os. Parfois, de petites créatures, translucides, inoffensives, s’extirpent des interstices, font quelques pas, puis disparaissent sans bruit. 

Son compagnon est un Grémorant : 

Une sorte de chat à trois queues et deux visages, noir comme une tache d’encre. L’un de ses visages dort toujours ; l’autre observe, attentif et lucide. 

Rien, dans le quotidien de Vera, ne laissait deviner qu’elle deviendrait celle qui tenterait l’impossible. Rien, sauf peut-être ce jour précis où tout avait commencé à se fissurer.

C’était peu après la mort de son grand-père.

Elle n’avait avec lui qu’une relation distante, polie. Il apparaissait aux fêtes, disparaissait aussitôt. Il parlait peu. Quand il mourut, ce fut une nouvelle de plus dans une année déjà pesante. Elle se rendit chez lui pour aider sa mère à vider la maison, sans attachement particulier.

La demeure sentait le vieux papier humide et les choses abandonnées depuis trop longtemps. La poussière n’était pas seulement de la poussière : elle semblait avoir une texture particulière, une odeur presque sucrée. Les lumières du couloir tremblaient, révélant des angles qui paraissaient n’exister que de manière intermittente. Sous les meubles, de petites silhouettes pâles rampaient, des Ombrellins.

Des embryons d’émotions stagnantes. Elles n’étaient pas dangereuses , juste des traces de longues années de silence.

Vera traversa les pièces sans émotion. Elle ouvrit des tiroirs, empila des livres, vida des étagères. Ses mains s’imprégnant de la poussière chaude et du parfum d’une vie qui n’avait pas été vraiment vécue.

Jusqu’à ce qu’elle monte au grenier.

L’air y était plus lourd. Le bois semblait sur le point de s’effondrer mais résistait par obstination. L’odeur, ici, était différente : un mélange de linge ancien, de cire fondue, de souvenirs avariés. Vera avançait lentement, frôlant des objets recouverts de draps jaunis par le temps.

Et elle le vit. Le carton.

Brun, banal, posé au centre de la pièce comme s’il attendait. Sur un coin, griffonné à la craie blanche, un symbole : une demi-lune entaillée. Elle ne l’avait jamais vu nul part. Le contraste entre la banalité du carton et ce signe désaccordé provoqua chez elle une crispation infime, un mouvement brusque de ses tatouages sur l’avant-bras.

Elle s’accroupit. Souleva le couvercle et l’odeur changea aussitôt.

Une odeur ancienne. 

À l’intérieur, des papiers, des parchemins, des notes. Collées ensemble. Des petites créatures dormaient profondément. Leurs corps diffusaient une lumière douce, elles avaient des ailes fines faites en verre qui frémissaient au moindre souffle.

Des Faërides.
Créatures de l’oubli.
Celles qui naissent lorsque quelqu’un laisse mourir une pensée, un souvenir, un sentiment qu’il ne veut pas affronter.

Elles ne faisaient que dormir.
Vera referma le couvercle sans réfléchir.

Ce n’était qu’un carton. Rien d’important. Rien qui ne la concernait.
Elle le prit, le descendit, le jeta dans la benne derrière la maison.
Sans un regard en arrière.

Elle aurait pu oublier cet instant. Elle aurait pu reprendre sa vie sans que rien n’insiste, sans que rien ne cherche à remonter depuis les zones mortes de sa mémoire. Pourtant, cette nuit-là, de retour chez elle, quelque chose dans le manoir changea imperceptiblement. Les murs respiraient plus fort, le parquet se gonfla, dans un soupir long, humide, étouffé.

Vera ne dormait pas vraiment. Elle s’assoupissait par moments. Son Grémorant veillait, l’un de ses visages enfoncé dans sa fourrure, l’autre brillant d’une vigilance constante. Le manoir s’agitait sous eux, exhalant la chaleur trempée des vieilles charpentes, cette odeur de bois saturé qui colle aux draps et rend l’air plus lourd qu’il ne devrait l’être.

Ce n’est qu’à l’aube que les choses se mirent à se réveiller vraiment.

Le chant commença.
D’abord comme un fil ténu, presque un murmure. Puis la note s’étira, une plainte longue, continue, presque acide, qui semble frotter directement contre les os de Vera. Une sorte de cri de verre. Un violon trop serré. Une douleur qui tente d’entrer.

Le Grémorant se réveilla d’un sursaut si violent que ses trois queues s’entrechoquèrent. Ses deux visages s’ouvrirent en même temps, événement rare, presque mauvais signe. L’un respirait vite, haletant, paniqué. L’autre ne cligna pas d’un œil, figé, glacial.

Le chant se répandit à travers le manoir comme une fissure sonore. Un frémissement court le long du papier peint, une contraction lente. Le plancher vibra,de  minuscules vibrations, pas assez fortes pour faire tomber quoi que ce soit mais suffisamment pour réveiller quelque chose au fond de la poitrine.

Vera ouvrit les yeux.
La pièce tournait légèrement.
Elle savait. Elle n’avait pas besoin de réfléchir longuement : aucune créature, aucune présence, aucun autre phénomène de son monde ne produit ce son-là.

Les Faërides étaient là et elles sont réveillées.

Elle se redresse alors, repoussa la lourde couverture. Le plancher était froid sous ses pieds nus. Elle descendit l’escalier lentement, son cœur battant à contretemps de cette note stridente qui semblait se glisser entre ses côtes.

Le manoir n’est pas seulement éveillé : il paraissait tendu. Elle ignora la sensation, ou plutôt, tenta de l’ignorer. Depuis longtemps, elle vivait avec cette impression que la maison savait des choses qu’elle refusait de dire.

Quand elle atteignit le rez-de-chaussée, une lumière l’aveugla en un instant.

Elle venait du centre de sa cuisine..

Un essaim de Faërides tournoyait autour d’un objet posé sur la table. Elles bougeaient de manière chaotique, comme si elles cherchaient à maintenir quelque chose en place ou à le contenir. Le chant était si aigu que Vera dû poser une main contre son oreille mais cela n’atténuait rien. Du coin de l’œil, elle vit le Grémorant se jeter au sol, rouler en boule, secoué par des spasmes de douleur, le chant atteignait ses sens plus profondément que ceux de Vera.

Alors elle vit ce que les Faërides encerclaient.
Elle reconnut immédiatement la forme. Cette couleur. Ce carton.

Le carton du grenier.
Le carton de son grand-père.
Le carton qu’elle a jeté.
Qui ne devait plus exister.
Qui n’avait rien à faire sur sa table.

Il est là, intact, ouvert.
Les Faërides le cernait comme des gardiennes paniquées. Leurs ailes de verre tranchaient tout à leur portée. Certaines se cognaient entre elles, produisant des tintements fragiles.

Vera resta immobile.
Tout son corps hésitait entre le froid et la chaleur, entre l’élan et la paralysie.

Les Faërides n’attaquent pourtant jamais.
Elles veillent.
Elles témoignent.
Elles rappellent ce qu’on ne veut plus voir.

Alors pourquoi ce chant ?
Pourquoi cette détresse ?
Pourquoi ce carton ?

Une Faëride percuta soudainement la lampe suspendue au plafond, s’y écrasa, retomba en oscillant. Le Grémorant bondit en un éclair, un élan si rapide que même la lumière semblait avoir un temps de retard.

Il retomba au sol, les griffes sorties.
Puis il se jeta dans l’essaim des Faërides.

Ce fût une explosion.

Il attrapa une première de ses crocs et le bruit était celui d’un éclat de verre brisé. Une bulle lumineuse jaillit du corps de la créature, suspendue dans l’air, gonflée de quelque chose qui tentait de refaire surface.
La bulle éclata.
Un parfum d’encre humide.
Une voix d’enfant.
Une caresse sur un front.
Une porte qu’on ferme.
Et tout disparut en un souffle.

Les Faërides ne fuyaient pas vraiment, elles n’avaient pas été conçues pour ça. Leur but n’a jamais été de survivre mais de persister tant que l’oubli insiste. Elles se débattaient maladroitement, cognaient leurs ailes contre les murs, les carreaux, les meubles. L’une d’elles frôla le bras de Vera, un frisson glacé lui traversa la peau, remonta le long de sa nuque, puis s’éteignit brutalement. Sa respiration se bloqua un instant. Une image a tenté de naître mais elle mourut aussitôt.

Le Grémorant déchira une seconde Faëride, puis une troisième. Chaque fois, les ailes éclataient en morceaux minuscules qui retombaient en pluie de verre. Chaque fois, une bulle se formait, transportant un souvenir puis s’éteignait dans un petit bruit étouffé.

Certaines Faërides vibraient encore dans sa gueule, palpitantes comme des cœurs miniatures. Le Grémorant les écrasait, les brisait. Une aile tranchante entailla son flanc : une fine ligne sombre perla  mais la bête n’interrompit pas son carnage.

Vera voulait crier, bouger, intervenir.
Elle ne le fît pas.
Quelque chose la retenait.
Une sensation étrange et lourde. Chaque Faëride qui mourait emportait un morceau d’air avec elle. La pièce devenait plus étroite. L’impression que sa propre mémoire se brouillait.

Les dernières créatures se mirent à tomber.
Le chant cessait.
Le silence qui s’ensuivit n’était pas un silence : c’était un effondrement.

Le Grémorant, haletant, secoua sa tête, ses deux visages enfin désynchronisés. Il recula et s’éloigna du carton, ses trois queues tordues par la douleur.

Vera regarda autour d’elle.
La cuisine semblait respirer à nouveau.
Une odeur de verre froid et de souvenirs mourants flottait encore.

Le carton était là…Ouvert.
Vera s’approcha, comme on approcherait une plaie encore ouverte.

Chaque pas semblait entraîner la pièce avec elle, comme si les murs cherchaient à regarder le contenu avec elle, curieux. L’air pesait davantage, chargé de cette électricité nerveuse qui précède toujours quelque chose de grave.

Les ailes brisées des Faërides jonchaient le sol autour de la table : des  minuscules morceaux de verre translucides, certains encore vibrants, d’autres déjà ternis. À chaque fois que Vera frôlait l’un d’eux du bout du pied, un petit frisson remontait dans sa jambe.

Le Grémorant se tenait maintenant près du mur, secouant légèrement une de ses têtes, tandis que l’autre fixait le carton sans ciller. Une de ses queues tressaillait de manière incontrôlée, un signe de détresse profond qu’il n’avait jamais montré auparavant.

Le carton était immobile.
L’air autour se plissait.
Vera posa les doigts sur le bord.
Un choc léger lui remonta le bras, comme si elle touchait une peau vivante.

Elle retira brutalement la main, surprise.
Ses tatouages se contractant d’un coup, remontant jusqu’à ses épaules, dessinant des spirales serrées. Elle ferma les yeux un instant, tenta de reprendre son souffle.

Il n’y a plus d’air frais dans la pièce. Elle ouvrit le carton.

À l’intérieur, les papiers étaient intacts.
Les parchemins, ceux qu’elle n’avait même pas pris la peine de lire, reposaient exactement comme dans le grenier. Les bords étaient jaunis, certains froissés, d’autres presque translucides à force d’avoir été manipulés. Un parfum lourd, doux et sucré avec quelque chose d’acide en arrière-fond.

Elle fouilla avec précaution.
Ses doigts frôlaient des pages couvertes d’écritures nerveuses. Des lignes qui se chevauchaient, se corrigeaient, se barraient, quelqu’un avait écrit plus vite que sa main ne pouvait suivre. Certaines phrases s’arrêtaient nettes, d’autres commençaient au milieu d’un mot. Elle ne comprenait rien. 

Puis elle vit une enveloppe. Simple. Vieillie.
Scellée d’une cire brune encore intacte, malgré les années.

Ses doigts tremblaient lorsqu’elle la retourna.
Le nom écrit dessus faisait courir un froid le long de sa colonne vertébrale.

Le nom de son grand-père.
Écrit d’une main féminine, fine, légèrement inclinée, dansante.

Juste en dessous, un nom qu’elle avait déjà entendu murmuré parmi les vieilles rumeurs des bibliothèques brûlées et des manuscrits interdits.

Agrylith Vellérame.

La pièce entière se contracta soudain autour de Vera.
Une compression lente, l’air essayait de se refermer sur elle-même.

Elle hésita un instant. Puis elle brisa la cire.

Le papier se déplia, un souffle retenu trop longtemps s’échappa de l’enveloppe. La lettre était courte. Quelques lignes seulement,  chaque mots avaient été pesés, redoutés et pourtant nécessaires.

« Je ne parviens plus à distinguer ce que tu tais de ce que tu refuses d’admettre.
Les Faërides n’ont plus quitté ton seuil. Elles savent.
Elles sentent ce que tu caches derrière ton silence et elles veillent sur ce que tu n’oses pas regarder. Si tu ne fais rien, elles chercheront un autre hôte.
Tu sais ce que cela signifie. Je t’en prie, ne laisse pas l’Autre Côté porter seul ce que toi, tu as choisi d’enterrer.
Signé : Agrylith, ton amour
»

La lettre tremblait dans ses mains.

Le Grémorant se rapprocha lentement de sa maîtresse. Son visage éveillé fixa la lettre, tandis que l’autre, toujours endormi, semblait froncer légèrement les sourcils. Une de ses queues caressa la cheville de Vera, comme pour la rassurer

Elle relu une phrase. Puis une autre.

Un silence trop longtemps entretenu.
Quelque chose que son grand-père savait, qu’il a refusé de voir.Quelque chose qui, maintenant, est revenu chez elle.

Elle sentit sa gorge se serrer.
Une sensation d’être tirée en arrière, vers un passé qui ne lui appartenait pas et qui pourtant s’accrochait à elle comme s’il réclamait sa part.

Le manoir se contracta de nouveau. La lumière vacillait. Une lourde onde traversa le papier peint. Les meubles se mirent à vibrer légèrement.

Vera ranga lentement la lettre dans le carton. Elle s’attendait à ce que tout s’arrête. Que quelque chose réponde. Qu’une logique apparaisse.

Mais rien…

Juste le silence, épais, chargé. Un silence que les Faërides laissaient toujours derrière elles.
Un silence qui signifiait que quelque chose avait été éveillé et qu’il ne retournerait pas se coucher.

Elle souleva le carton. Le Grémorant la suivit, ses trois queues tendues comme des antennes en alerte.

Elle se retourna une dernière fois vers la cuisine. Cet espace où le passé de quelqu’un d’autre avait traversé sa réalité sans lui demander son avis.

La pièce paraissait plus lourde qu’il y a quelques minutes. Une odeur de verre chauffé flottait encore, mêlée à un parfum d’encres anciennes.

Une certitude s’insinua dans le corps de Vera.
Une vérité qui s’installait au creux de son ventre et refusa d’en sortir.

Rien ne revient sans raison et ne s’impose à elle sans intention. Certains signes ne cherchent pas à être compris. Ils exigent simplement d’être portés et assumés.

Elle resta dans le couloir, immobile.

Le carton pesait dans ses bras. Sa présence modifiait l’air autour d’elle. Elle sentit ses tatouages tirer vers l’intérieur de son corps, une réaction instinctive à quelque chose qu’elle ne voyait pas encore.

Il existe des choses qu’on ne peut plus repousser une fois qu’elles ont franchi une porte.
Des passés qui ne lâchent pas prise.
Des vérités qui n’attendent aucune interprétation.

Elle inspira difficilement. Le carton semblait encore plus dense. Tout recula autour d’elle : le couloir, les meubles, le silence. Une seule évidence subsistait…

Elle n’avait plus la possibilité de reculer.

Les Faërides ne hurlaient jamais dans le vide. Elles signalaient un souvenir qui refuse de mourir. Un secret qui cherche un hôte pour se révéler. C’était un fil qui réclamait qu’on le tire.

Elles avaient hurlé pour elle cette nuit-là…